[chronique BD] America / Nine Antico (2017)

Couverture de la BD

Après Girls Don’t Cry en 2010 et Tonight en 2012, la fille la plus drôle de la BD française renouait l’an passé avec les aventures métaphysiques, sexuelles et amoureuses de Pauline et ses copines. Meilleur tome de la « série » – le plus drôle mais aussi le plus mélancolique -, ce nouvel opus dénommé America voit Pauline larguée à nouveau, attendre nonchalamment la traditionnelle dépression post-rupture. Celle-ci tardant à venir, Pauline s’impatiente et s’ennuie mollement. Afin de rompre cette monotonie affligeante de victime contrariée (elle ne peut se plaindre qu’auprès d’amies de seconde zone dans ce Paris déserté du mois d’aout), Pauline décide de prendre son destin en main, ses lunettes de Lolita en forme de cœur et de partir vivre son rêve américain à New-York, en pensant très fort à la Nouvelle Vague, à la dolce vita et, parfois aussi, à son ex, avant que ses copines ne la rejoignent à Los Angeles pour un roadtrip jusqu’à Vegas.

Quelques photos du voyage agrémentent les différentes têtes de chapitre et les références littéraires, musicales et cinématographiques sont, comme toujours chez Nine Antico, très présentes, jusqu’à cette fin où Pauline cite Musset avant d’aller vomir.

Narcissiques mais touchantes, romantiques mais « cash » et crues, superficielles mais cultivées, agaçantes mais attachantes, les personnages incarnées par ces trois filles sont de parfaites petites parisiennes post-modernes, tellement réelles et si drôles dans leurs contradictions, leurs obsessions névrotiques et leur mauvaise foi de compétition, comme dans leur soif d’aventures et leur quête du grand Amour.

Auteur de la chronique : Thierry Spaite

What if Superman had been raised in the Soviet Union?

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By « R E D S O N » at Superman Through the Ages!. Retrieved August 28, 2005., Fair use, https://en.wikipedia.org/w/index.php?curid=2563788 

Mark Millar répond à cette question dans Superman : Red Son,  bande dessinée uchronique, iconographiée par Dave Johnson et Kilian Plunkett.

Et si en lieu de tomber dans le Kansas, l’enfant venu du Krypton atterrissait en Union Soviétique ? Il va être trouvé et adopté par un couple de kolkhoziens, va grandir sous le régime stalinien et deviendra le héros de l’État soviétique. On retrouve dans cette bande dessinée d’autres personnages de l’univers DC : Batman qui devient le chef d’opposition au régime soviétique, Wonder Woman qui aide le héros et l’ennemi juré de Superman – Lex Luthor.

Mais cette histoire est aussi l’occasion de parler des raisons et des mécanismes de la Guerre froide, de la course à l’armement, de l’opposition des deux idéologies.

Les dessins de l’album sont faits dans le style des illustrations des « pulp magazines » et se mélangent à merveille avec des affiches de la propagande soviétique.

Ce livre, qui se trouve au premier étage de la bibliothèque Henri Guillemin, vous fera pénétrer dans l’Univers que vous ne trouverez nulle part ailleurs.

From Hell

Wikipedia définit un roman graphique comme « une bande dessinée longue, plutôt sérieuse et ambitieuse, destinée à un lectorat adulte, et publiée sous forme d’albums ». Le livre From Hell d’Alan Moore et Eddie Campbell, disponible à la bibliothèque Henri Guillemin, en est un. C’est un pavé de plus de cinq cent pages qui amène le lecteur dans le plus pauvre quartier du Londres victorien : Whitechapel. En 1888, des crimes atroces y ont été commis par l’assassin surnommé Jack the Ripper – Jack l’Éventreur.

Ce roman graphique est le fruit de recherches historiques importantes, comme en témoigne l’appendice de presque cinquante pages dans lesquelles l’auteur cite ses nombreuses sources et explique ses choix par rapport aux théories existantes concernant l’histoire de Jack l’Eventreur. Moore y dit que dans cette affaire il n’y a qu’un ensemble d’hypothèses qui peuvent former différentes versions et il nous propose la sienne.

Les graphismes noir et blanc d’Eddie Campbell rappellent les illustrations dans la presse anglaise du XIXe siècle et les personnages parlent l’anglais victorien riche en vocabulaire, ce qui plonge le lecteur dans la période victorienne où, à part l’assassin et ses victimes, il croise des personnages célèbres tels que la Reine Victoria, Oscar Wilde, Frederick Treves (médecin de la Reine) et John Merrick (Elephant Man).

La traduction de cette œuvre en français est disponible à la Bibliothèque de Lettres et Sciences humaines. Mais en anglais ou en français ce livre vaut certainement la peine d’être lu.

FROMHELL
Collage réalisé par l’auteur du billet

The Grocery. The hood. The town

Aurélien Ducoudray et Guillaume Singelin, soit deux piliers du label 619 et du Tarantinesque magazine Doggy Bags au crédo pulp « Frisson, Suspense & Horreur » assumé, unissent leur force et leur talent respectifs pour hurler à la face du monde leur amour de la série culte The Wire. Comme son illustre prédécesseur, The Grocery (prépubliée en quatre tomes compilés dans cette intégrale) prend pour point de départ la vie des cornerboys de Baltimore, ces gamins qui vendent de la dope au coin des rues sans plus d’états d’âme que si c’était des bonbons.
L’histoire se concentre d’abord sur la bande de Sixteen qui squatte devant l’épicerie kasher où vient de s’installer le père d’Elliott, notre héros boiteux, même pas capable de porter une casquette avec ses yeux de têtard, mais champion de spelling contest (ce jeux très populaire dans les écoles primaires et les collèges américains qui consiste à épeler des mots de plus en plus compliqués), pas mauvais non plus pour tenir la caisse et compter les dollars ; facultés qui lui serviront à incorporer le « gang », bien innocent au regard des vrais durs qui croiseront leur route: caïd rescapé de la chaise électrique, maras latinos, Fraternité aryenne des suprémacistes blancs ou vigilante minutemen égarés en zone urbaine.


Le développement du récit finit par construire une véritable épopée sociale, marquée par de vrais drames et de profonds déchirements, truffée de séquences d’action pouvant allègrement verser dans l’ultra-violence et le gore, en contraste total avec l’allure cartoonesque des personnages mi-Muppets punks à la Tramber & Jano, mi-animaux mutants à la Dave Cooper, dans la grande tradition des animaux humanisés.
Très cinématographique, la série se déroule pendant la guerre en Irak (un des personnages principaux est un vétéran qui fait un douloureux retour au pays), mais on y retrouve déjà les effets de la gentrification au bulldozer, de la privatisation de la sécurité civile et de la crise des subprimes. C’est ce qui fait toute la richesse de The Grocery, comme de The Wire, une vision éclatée et panoptique de la société américaine à travers le point de vue de l’ensemble des citoyens d’un quartier et d’une ville.

Une bande dessinée documentaire à Bordeaux Montaigne : L’Histoire de Bordeaux par Charles Higounet (1983)

La bande dessinée La Balade nationale de la collection « Une histoire dessinée de la France » dessinée par Etienne Davodeau, sur un texte de l’historien Sylvain Venayre, réinvente la vulgarisation historique en bande dessinée.

Mais savez-vous que l’Université Bordeaux Montaigne était en la matière en avance sur son temps ? Nous avons déniché pour vous dans les magasins de la bibliothèque l’illustre et local ancêtre de cet album : la bande dessinée L’Histoire de Bordeaux, éditée par Dargaud en 1983, coordonné par Charles Higounet et avec un dessin de Lionel Labeyrie.

De quoi s’agit-il ? En une quarantaine de pages nous est racontée en images l’histoire de la ville de Bordeaux depuis l’arrivée des Bituriges Vivisques en 200 av. JC jusqu’à l’arrivée du TGV dans le port de la Lune au début des années 1980 (après JC). La formule employée est un peu archaïque : du texte sous l’image, parfois un peu bavard mais finalement synthétique ; et si le dessin fleure bon un réalisme caractéristique de la bande dessinée pédagogique de cette époque, il dénote aussi un vrai souci de documentation. On y retrouvera les figures marquantes de l’histoire de la ville, Aliénor d’Aquitaine, Michel de Montaigne, Montesquieu, Adrien Marquet, Jacques Chaban-Delmas…

Cette version dessinée de l’histoire de Bordeaux est-il autant qu’on pourrait le croire un objet improbable ? Pas forcément. Il vient après la fin de la parution de la célèbre Histoire de France en bandes dessinées par les éditions Larousse (1976-1978) : une vaste fresque en 23 volumes. Et durant toutes les années 1970, des enseignants et universitaires comme Antoine Roux ou Serge Tisseron ont réussi à démontrer à leurs pairs que la bande dessinée pouvait être un allié pour le professeur.

Alors il n’est pas si surprenant qu’en ce début des années 1980, alors qu’il vient juste de publier aux éditions Privat une Histoire de Bordeaux en un volume, à destination d’un large public, Charles Higounet se lance dans l’aventure d’une bande dessinée pédagogique avec l’aide des éditions Dargaud et de la mairie de Bordeaux.

Ce qui frappe le plus dans cet album, et ce qui fait qu’il est, aussi un album pionnier, c’est l’enthousiasme manifeste des universitaires à réaliser ce travail. Dans sa préface Charles Higounet s’enorgueillit que Bordeaux soit la première agglomération française à proposer une histoire en bande dessinée (ce qui n’est pas tout à fait vrai car on compte une Histoire de Lyon par trois professeurs de la faculté de Lyon 2 en 1979, mais chez un petit éditeur généraliste, Horvath) ; il disserte sur la conception du scénario, l’attention portée à l’image via le « pittoresque », les choix graphiques et l’enrichissement de l’expérience pour l’historien… Il a réussi à emmener dans l’aventure la crème des historiens bordelais de l’époque : Robert Étienne, Jean-Pierre Poussou… La mode des « histoires en bande dessinée » de ces années 1970-1980 n’est d’ordinaire pas le fait d’universitaires (avec l’exception lyonnaise déjà citée). L’Université Michel de Montaigne est ici en avance sur son temps, avec cette alliance précoce entre des historiens et un éditeur de bande dessinée.

Si la lecture de l’album, par ses choix graphiques et son histoire simplifiée sur le mode du « roman national » peut nous paraître un peu désuète en 2018, il y a là un trésor qui méritait bien d’être exhumé…

Retrouvez les ouvrages cités dans cet article en consultation au 1er étage de la BU Lettres et Sciences humaines !

« La Terre des Fils » de Gipi, la post-apocalypse en bandes dessinées

Sur les causes et les motifs qui menèrent à la fin, on aurait pu écrire des chapitres entiers dans les livres d’histoire. Mais après la fin, aucun livre ne fut plus écrit.

On trouve ces quelques mots en introduction et en quatrième de couverture de La Terre des Fils, ce nouvel album de Gipi, iconoclaste auteur italien, également réalisateur et illustrateur pour le quotidien national La Reppublica. Un livre est pourtant au cœur de cette histoire post-apocalyptique plus proche de La Route de Cormac McCarthy que de The Walking Dead : le journal rédigé par le père des deux fils. Pour qui ? Pour quoi ? Sachant qu’il ne leur a jamais appris ni à lire ni à écrire, leur parlant le moins possible du monde d’avant qui ne ferait que les affaiblir et les rendre encore plus fragiles dans ce nouveau monde rude et rustre, où chaque rencontre est un danger mortel potentiel.

Les garçons. Ils ont tué un chien. C’est normal pour nous. Maintenant. Les chats, les chiens, on les tue. On les mange. C’est très bien. Mais moi, là, avec eux… Je devrais faire quoi ? Leur dire qu’avant, les chiens restaient sur les tapis. A côté des divans. Dans des maisons bien chaudes. Sèches. Et qu’au lieu de les manger, on les caressait ? Mais si je le faisais… Je devrais leur dire ce qu’était un tapis, un divan, une maison sèche. Et les caresses…

Que transmettre à ses fils de la douceur et de la beauté d’un monde à jamais disparu quand leur quotidien n’est plus que survie, peur et violence, isolés dans leur maison flottante sur un lac entouré par la mort, redevenue aussi banale qu’au Moyen Age ? C’est tout le dilemme qui ronge ce père, préférant alors stricte discipline et coups de bâton aux souvenirs et caresses pour toute éducation. Jusqu’au jour où lui aussi succombera, plus vite qu’il ne le croit, laissant ses deux adolescents seuls et livrés à eux-mêmes.

Ne pas se fier à cette couverture pas très engageante et à un dessin broussailleux qui tiendrait plus du crayonné que de Photoshop, rarement deux point noirs auront été si expressifs dans les regards.

[chronique BD] GUS tome 4: Happy Clem

9782205067767-couvC’est avec surprise et grand plaisir que l’on retrouve Christophe Blain, soit l’une des plus fine fleure issue de la « Nouvelle Vague » française des années 90, remettre la main à la plume et aux crayons pour donner suite à l’une de ses séries emblématiques, Gus, près de dix après une première trilogie « western romantique » de haute volée. Dans Happy Clem, de son trait vif et fuligineux, quelque part entre Blutch et Sfar, il nous brosse la suite des aventures de trois desperados, Gus, Clem et Gratt, qui croiseront toute une galerie de personnages savoureux, certains sous les traits de références chères à l’auteur, comme le génial chanteur et peintre Captain Beefheart (à peine déguisé puisqu’il apparaît sous son vrai nom de Van Vliet), Sterling Hayden (également sous son vrai nom), Robert Duvall, Gene Wilder et plusieurs trognes de western US old school. Si ce quatrième tome débute sur le retour de Gus sur le devant de la scène criminelle, Blain se penche ici d’avantage sur la personne de Clem aka Beau Bandit, grand rouquin embourgeoisé à San Francisco avec femme et enfant, ayant tout pour être heureux, sans cette piqûre de rappel infernale de l’adrénaline, de l’aventure et de la mortelle renommée; une frustration qui le fera succomber à sa destinée dans une série de braquages de banques perpétrée avec le concours du fidèle Gratt. Pas besoin d’en dire plus. Le plaisir est intact et si l’on s’amuse à comparer le dessin de Blain entre les premiers albums et celui-ci, on mesure le chemin admirable accompli par cet auteur aussi attachant que passionnant.

Le cinquième tome est en préparation. Vivement.

[Chronique BD] Les hommes sont des cons

Un homme qui appelle son chat Pipi et son chien Caca ne peut pas être foncièrement mauvais. A fortiori quand ce misanthrope forcené s’avère doté d’un talent certain pour le dessin, aussi aiguisé et coriace que son sens de l’humour.

Les hommes sont des cons, éditions les Cahiers dessinés (2013)
Les hommes sont des cons, éditions les Cahiers dessinés (2013)

À l’heure où la France semble émousser lentement une passion subite pour le dessin de presse, il est bon de se pencher sur l’œuvre des grands anciens de la profession, au rang desquels le bordelais Yvan Le Louarn alias Chaval siège en bonne place.

Après des débuts amèrement collabo au Progrès pendant la guerre, il publiera pendant presque trente ans dans des journaux aussi divers que Paris-Match, La Vie Catholique illustrée, Bizarre, Le Nouvel Obs, le Figaro, Ici Paris ou Planète, sans compromettre son esprit acide et désespéré de comportementaliste kafkaïen, jusqu’à son suicide en 1968.

Également cinéaste (de courts-métrages, dont le fameux « Les Oiseaux sont des Cons »), graveur et écrivain, il aura disséqué le « progrès », l’aliénation ordinaire et la condition de l’homme moderne en cultivant un humour à froid bien à lui, désopilant mélange d’humour noir, d’absurde et de non-sens, d’humour vache ou bête et méchant, capable du tour de force de dérider les plus aigris. Même Céline y succombait.

« Le burlesque de Chaval met en scène un monde qui serait interprété par un Buster Keaton sexagénaire et chauve sur un scénario de Beckett. »

Paru chez Les Cahiers Dessinés, excellent éditeur qui a pour but de mettre en valeur le dessin, trop souvent relégué comme parent pauvre des Beaux-Arts, Les Hommes sont des Cons compile des dizaines de dessins classés en cinq grandes thématiques: les hommes, l’art, la politique, l’amour et les bêtes, avec des recherches graphiques plus abstraites à la fin du Cahier.

D’un trait gras, vif et nerveux, Chaval croque sèchement des personnages à la Raymond Souplex, homoncules chauves à gros sourcils, comme taillés à la serpe. Des personnages qui pourraient évoquer le Chat de Geluck si le gros félin avait troqué son éternelle bonhomie contre l’ironie rageuse du désespoir : « Si mes dessins sont meilleurs que les autres, c’est qu’ils vont jusqu’au bout : ils détruisent tout. Mais ils vont jusqu’au bout parce que j’y vais moi même, et que je me détruis aussi ».

Auteur de la chronique : Thierry Spaite

[Chronique BD] the bus

Sélectionné à Angoulême en 2103 dans la catégorie Patrimoine suite à sa judicieuse réédition par les éditions Tanibis, « le bus » (toujours écrit en minuscule) est une série de strips réalisés par Paul Kirchner à partir de 1979 et publiés dans Heavy Metal, la version US de Métal Hurlant, jusqu’en 1985.

the bus / Paul Kirchner

Ex-assistant de Wally Wood (grand maître des EC Comics horrifiques), créateur du Dope Rider dans High Times et illustrateur aussi bien pour Screw que le NY Times, Paul Kirchner puise son inspiration chez Magritte, Escher ou Bosch (on peut voir une farandole de monstres tirés du Jugement Dernier traverser devant « le bus ») pour composer ses histoires particulièrement graphiques où plane l’esprit fantastique et SF de La Quatrième Dimension.

La plupart du temps réduites à six ou huit cases, ces histoires en forme de tranches de vie se déroulent comme un numéro clownesque où un anonyme en imper jouerait le clown blanc dans un scénario stéréotypé du quotidien (attendre ou prendre le bus) s’enfonçant progressivement dans la logique absurde et implacable de l’Auguste « bus », sobre mais déterminé. Ou quand un grain de sable surréaliste fait dérailler la monotonie du réel.

Des restrictions qui permettent au talent créatif de Kirchner de déployer tout son génie dans des gags fantastiques, poétiques et/ou métaphysiques qui ont certainement impressionné des auteurs comme Caza (Scènes de la vie de banlieue) ou Marc Antoine-Mathieu avec ses limitations très OuBaPiennes.

Le dessin est en N&B hachuré mais épuré, débarrassé de toute bulle, même si quelques textes ou inscriptions (la destination du bus, les arrêts, les panneaux de signalisation, les affiches dans la rue, les devantures des magasins) se diffusent épars à travers les cases. Jusqu’aux histoires dont « le bus » personnifié est le héros, celles où une « voix off » raconte la vie des bus à la manière d’un reportage animalier sur les hippopotames, leur lente domestication par l’homme et les luttes sociales qui agitent désormais les transports en commun (« Bus du monde, unissez-vous ! »). Ou la difficile ascension du « bus » en tant qu’apprenti starlette et sa dérive dans la délinquance.

Auteur de la chronique : Thierry Spaite

[chronique BD] Mon ami Dahmer

Mon ami Dahmer, éditions « ça et là » (2013)

Bien connu aux USA pour son strip hebdomadaire The City publié dans plus de 140 journaux, John « Derf » Backderf a grandi dans une petite bourgade paisible de l’Ohio, entre Akron et Cleveland, campagne boisée et banlieues résidentielles. En même temps que Jeffrey Dahmer, futur « cannibale de Milwaukee » soit l’un des plus fameux serial killer américain (responsable de 17 meurtres, nécrophilie, cannibalisme, fétichisme post-mortem, etc) alors adolescent solitaire et perturbé dans les mêmes collège et lycée. Préfacé par l’incontournable Stéphane Bourgoin, LE spécialiste de la question serial killer en France, Mon Ami Dahmer, retrace les adolescences parallèles des deux camarades sur fond de vies de familles pas si tranquilles. En plus de ses souvenirs personnels, Derf a mené l’enquête, revu et interviewé des dizaines de témoins de l’époque, lu et relu les dossiers du FBI, les dépositions et les interviews de Dahmer pour livrer un témoignage de première main sur cette descente aux enfers d’un ado à la dérive, alcoolique dès 14 ans, homosexuel contrarié et étripeur d’animaux, fasciné par les cadavres et les entrailles, dont l’existence très solitaire et totalement déprimante n’a pas croisé un destin qui aurait pu l’éloigner de ses pulsions morbides. Sorte de fantôme farfelu et malsain malgré sa carrure d’athlète, Dahmer hante les bois derrière chez lui ou le parking du lycée où il planque ses flasques d’alcool. Derf et ses potes l’ont repéré, en ont même fait leur mascotte (il devient un héros de BD burlesque dans le journal du lycée), imitent ses comportements étranges et montent un vrai Dahmer fan-club ! Sans soupçonner, ni eux ni personne, ni ses parents ni aucun adulte (ce que Derf trouve le plus ahurissant avec le recul), les terribles démons qui dévorent leur camarade. Malgré des épisodes alarmants, évidences à rebours…