[chronique BD] Gringos Locos

Gringo Locos (c) Dupuis
Gringos Locos (c) Dupuis

Le génial scénariste Yann peut légitimement s’octroyer le titre du plus fidèle fils spirituel de Franquin qui lui avait d’ailleurs confié son Marsupilami. Au tableau de chasse tout terrain de ce fin mercenaire, on compte aussi des albums de Spirou (dont l’excellent Groom Vert-De-Gris sous l’Occupation, déjà réalisé avec Schwartz au dessin, ou des adaptations en patois bruxellois et en breton), Freddy Lombard, Thorgal et sa fille, Lucky Luke, XIII ou Gastoon, digne neveu de son oncle gaffeur. Mais c’est à travers ses œuvres personnelles que Yann démontre toute sa verve de dialoguiste et sa science du gag, comme sa capacité à faire vivre des histoires passionnantes, toujours truffées de jeux de mots, de clins d’œil et de références historiques en variant les toiles de fond: Whitechapel au temps de Jack l’Eventreur (Basile et Victoria), la 2ème guerre mondiale (côté Pacifique avec Pin-Up, côté franco-anglais dans le jeu de massacre de La Patrouille des Libellules), le Paris des péripatéticiennes (Lolo & Sucette), le missionnariat sous les tropiques (Odilon Verjus, soldat du Christ chez les Papous), la guerre d’Algérie (O.A.S.), le Katanga de Bob Dénard et Mai 68 (Célestin Spéculoos), la guerre de Corée, les bas-fonds de Hong-Kong sous l’Empire Britannique et l’Amérique du Docteur Folamour avec Les Innommables, sa série la plus longue et son chef d’œuvre, réalisée en étroite collaboration avec Conrad.

Ce facétieux bruxellois d’adoption aime jouer avec la grande Histoire pour nous raconter les siennes, des histoires parallèles ou perpendiculaires, avec un sens de l’humour acide, aussi jubilatoire que provoc, tendre ou désespéré. Dans Gringos Locos, c’est à un épisode fondateur de la BD franco-belge qu’il s’attaque : l’Odyssée américaine menée par le tutélaire Joseph Gillain alias Jijé en capitaine de vaisseau, sa femme et ses trois enfants, accompagnés de Morris, jeune dessinateur de Lucky Luke au tempérament de chaud lapin, et d’André Franquin, suiveur gaffeur et sentimental, mi-Gaston mélancolique, mi-Averell torturé ; tout ce petit monde embarqué dans une grosse américaine pour traverser le continent d’Est en Ouest jusqu’à Tijuana, quittant la vieille Europe que Jijé pensait vouée à la 3ème guerre mondiale (on est en 1948), avec le doux espoir bravache de conquérir l’Amérique et de se faire embaucher par Disney.

Cette épopée picaresque est également mise en perspective dans une interview de Yann s’expliquant sur la mouture de ce projet vieux de trente ans et les vives critiques qu’à suscité, de la part de la fille de Franquin et des cinq enfants Gillain, sa prépublication dans le Journal de Spirou en 2012. Un droit de réponse d’un des fils Gillain apportant sa version de l’histoire est même inclus dans un portfolio truffé de photos d’époque. La morale de celle-ci étant sûrement résumée par la mythique imprécation de John Wayne dans L’Homme qui tua Liberty Valance, habilement placée en exergue: « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprime la légende ! ».

Auteur de la chronique : Thierry Spaite

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