Chronique BD : « Pour en finir avec le cinéma » / Blutch

Pour en finir avec le cinéma © Dargaud
Pour en finir avec le cinéma © Dargaud

« A la place d’acteurs morts depuis trente ans, tu ferais bien de te préoccuper de tes enfants… » C’est suite à cette sentence définitive, la première d’une longue série, que Blutch prend cette funeste résolution, toute aussi définitive : « en finir avec le cinéma, ici même et aujourd’hui. » Pour cela, il lui faudra d’abord retourner à la source de son amour perdu ou très contrarié, et partir explorer l’essence même du médium, ostentatoire et manipulateur, art et technique, artisanat et industrie de masse depuis ses origines. S’en suivent des dialogues aigres-doux avec une succession de femmes complices mais pas complaisantes, tantôt lectrices, tantôt danseuses (ex-compagnes, anciennes amantes et héroïnes passées comme Mademoiselle Sunnymoon) répondant au narrateur suivant le degré d’amertume et de nostalgie de ses réflexions sur sa relation de cinéphile fétichiste et masturbateur avec son propre Panthéon, et l’évolution perpétuelle de cette muse merveilleuse mais perdue aux mains d’un « milieu débile » vu comme un ogre corrupteur, « obscène et boursoufflé », affublé de tous les vices : « La grande trouvaille du XXe siècle, c’est pas l’atome ni la relativité, non ! C’est les orchestres et le théâtre en conserve… La voilà la révolution véritable ! Les récitals et le mélodrame dupliqués en quantité industrielle et lancés dans la circulation et vendus au plus grand nombre d’habitants sur Terre possible… »

Abondent bien sûr les références cinématographiques mais aussi littéraires, regardant le 7e art à travers ses rapports avec la poésie, le théâtre, la peinture, la mode et la publicité. Entre deux évocations émues de héros fétiches et de « scène furtives et indélébiles », de la figure christique de l’acteur jeté en pâture sur l’écran et mourant littéralement sous nos yeux, film après film, et celle éternellement érotique de l’actrice en Sisyphe du désir, Blutch entreprend de se désenvouter du filtre diabolique qui a pris possession de sa vie : « On s’est fait posséder… le cinéma nous a possédé… En grandissant, on deviendra comme les acteurs américains. On ne s’imagine pas autrement qu’en futurs Burt Lancaster, athlétiques, échevelés, immanquablement prêts pour la bagarre. On ne sera pas différents des héros de film : on s’en sortira toujours à la fin et l’été ne finira pas. »

Le cinéma nous a menti, dupé, trahi. La débilitante usine à rêves nous a possédé avec la toute puissance de l’expérience vécue, nous possède encore profondément et continuera sans nul doute encore longtemps à nous posséder. Voila le nœud gordien de la relation charnelle, métaphysique et quasi-mystique de Blutch avec l’objet de sa cinéphilie.

Entreprise courageuse (ou suicidaire) de désenvoutement et de désillusion, déclaration d’amour pleine de reproches ou faux-enterrement et vrai procès transpirant la passion, cet album au regard kaléidoscopique et à la narration aussi singulière qu’un roman total, interroge notre relation à l’image, à l’Art, à l’expérience partagée, au souvenir, au temps qui passe et détruit tout.

Plus convaincant que convaincu, Blutch, une fois dépossédé et désabusé, ne voit plus dans le cinéma qu’une gigantesque supercherie, une effroyable machinerie qui dévore les corps des acteurs et les âmes des spectateurs, leur argent en passant. Que reste-il de cette machine à se bercer d’illusions, une fois démystifiée au vitriol de la lucidité ? Réponse de danseuse : « Un filet à papillon pour attraper le cœur des filles » et des garçons…

Vous trouverez cet ouvrage dans le fonds BD de la BU Lettres sous la cote BD BLUT.

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