Le(s) moi(s) des philosophes – Exposition à la BU


Affiche de l'exposition
Jusqu’au début de l’année 2014, une exposition intitulée « Le(s) moi(s) des philosophes » se tient à la « grande BU » (ou BU Lettres) de l’université. Cette exposition, située dans la partie centrale du 2ème étage, revient sur le thème de l’identité (y compris numérique) à travers les collections des bibliothèques.

Cette vitrine-exposition procède d’un double évènement en cette fin d’année 2013 : d’une part, l’organisation de Citéphilo au mois de novembre dont le thème était “Pseudo. Ressemblances et faux-semblants”, et d’autre part, l’élection le 18 novembre du terme “Selfie” comme mot de l’année 2013 par les auteurs des Dictionnaires d’Oxford après que celui-ci y ait fait son entrée en août dernier, sur leur site tout d’abord. Ce terme y est ainsi défini comme étant une “photographie qu’une personne a prise d’elle-même, généralement au moyen d’un smartphone ou d’une webcam et téléchargée sur un réseau social”. Ces deux actualités, d’apparences bénignes, semblent tout au contraire mettre en avant la résurgence, sinon une réactualisation, des questions de représentation de soi, d’identité numérique (post-moderne), de sujet-subjectivité-subjectivation : en somme, c’est semble-t-il à un renouvellement de la pensée du cogito cartésien à l’aune des nouvelles technologies et des sociétés telles qu’elles se présentent que la situation contemporaine nous invite.

Dans ce cadre pouvons-nous citer Hervé Marchal qui, dans L’identité en question, s’attache à reprendre la question de l’identité dans l’espace contemporain qui la voit, aujourd’hui, être mobilisée :

L’identité s’est imposée depuis une vingtaine d’années dans nos manières de penser, d’agir et de sentir, tant à l’échelle de la société – identité culturelle – qu’à celle de l’individu – identité personnelle. Notion floue et piégeuse, elle demande à être mise à distance. Dans son acception culturelle, d’une part, étant donné que l’identité y est très souvent déclinée sous une forme essentialiste et se trouve au centre de débats et de conflits, sinon meurtriers, tout au moins passionnés. Dans son acception individuelle, d’autre part, dans la mesure où l’identité est là encore trop souvent associé à l’idée d’une essence, d’une substance, d’un être personnel, autrement dit d’un Moi comparé à une sorte de disque dur sur lequel les données de notre existence seraient gravées une fois pour toutes – d’où les appels plus ou moins explicites à la réalisation de soi, à la découverte de son être intime, intérieur ou authentique. (H. Marchal, L’Identité en question, p. 7)

Sans penser que le culte de sa propre image est une nouveauté de ces dernières années, il s’agit vraisemblablement de repenser cette pratique comme un moyen de construire médiatiquement sa personne, de jouer d’une apparence physique, celle qu’on dit sienne, pour mieux imposer une identité qu’on chercherait alors à établir. Le “selfie” défierait-il l’échange social en privilégiant une autosatisfaction égocentrique ? Procéderait-il d’une mise en sursis du rapport social au profit d’un égocentrisme de l’autoportrait ? Il semble qu’au contraire, c’est par cette pratique narcissique que le sujet, adolescent dans l’article qui introduit à ce phénomène, s’affirme : il se propose une vision de lui qui le met – en général – en valeur, mais qui surtout s’évalue à l’aune d’un retour lucide sur le visage qu’il propose aux autres. Ainsi participe-t-il à l’échange : il fait commerce, il ouvre la discussion, il est reconnu et s’engage à reconnaitre, il met en avant une figure qui n’est pas le visage-même, mais une représentation choisie de l’image qu’il soumet au jugement de l’autre. Dans cet exercice, c’est l’autre qui ordonne l’identité et non plus, non pas, un sujet assuré avant toute relation sociale : on le voit, si le “selfie” est une pratique des sociétés de la communication tout azimut dont nous avons pour certains un usage subjectif assumé, pour d’autres un simple rapport objectif, sa portée n’en est pas moins symptomatique d’une société où “être soi” est un geste aussi important que précarisé dans sa pratique propre.

Alors que les sciences de la vie et de l’homme nous fournissent des explications cohérentes – mais pas toujours compatibles – de ce qui constitue l’humanité, ce qui la fait exister ou qui constitue son existence, la critique philosophique met en suspens ces savoirs non pour s’en déprendre mais bien au contraire, pour mieux en questionner les présupposés – ou, du moins, les fondements sur lesquels ils s’élaborent. De sorte que le moi du philosophe, contemporain plus encore, n’est jamais le moi évident de celui qui, lisant, s’informant, se développant, se rassure d’être un être de connaissance. La critique de Slavoj Žižek n’est donc pas aussi infondée que certains le voudrait quand ce dernier croit cerner en la figure du “sujet nomade” (Entretien avec S. Žižek, “Le désir ou la trahison du bonheur” dans le Magazine Littéraire, n°455, p. 30) l’avatar de l’individu postmoderne sur lequel la société capitaliste actuelle prend son essor.

Dans nos sociétés occidentales, être sujet est vécu comme une nécessité : sujet politique (en démocratie), sujet acteur (de sa vie), sujet artiste (esthétisant ses pratiques), nous supposons derrière le sujet la manifestation d’un moi intérieur. Pour autant, n’y a-t-il pas à penser que dans ces mêmes sociétés où être sujet est nécessaire, des structures tout autres, des normes, des pouvoirs, sont premiers dans les pratiques de subjectivation. Peut-on encore supposer un moi-âme, un moi-substance ou essence, un moi deçà de l’altérité alors même que nous nous attachons à manifester une subjectivité dans les sphères sociales de la représentation ? Par quelles voix les individus se font-il entendre sinon celles qu’on leur permet, qu’on leur autorise, d’exprimer ? L’identité est-elle en puissance avant toute actualisation dans une réalisation ? Au cœur de ces interrogations sur l’être de l’homme et son existence – son moi si jamais celui-ci peut s’exprimer par la possession -, nombre d’auteurs, philosophes mais pas seulement, mais aussi artistes, ont contribué à réfléchir la place et le rôle du sujet.

Faut-il alors penser la question résolue ? Assurément non, car si nous suggérons par cette exposition quelques lectures, vous ne trouverez ici nulle vérité qui se donnerait comme telle mais seulement des fragments – plus ou moins denses – d’une enquête philosophique, qui ne peut se résoudre à l’unité mais au contraire, se signale par son fourmillement au travers une opulence d’ouvrages et de recherches mises au pluriel afin de rendre mieux compte des aspects multiples de l’existence. C’est ainsi que les oeuvres de Charles Taylor, Michel Foucault, Paul Ricoeur, Vincent Descombes, Judith Butler, Axel Honneth se côtoient, reflets de cette interrogation continuelle – certains diraient sempiternelle – sur le(s) moi(s) en philosophie. Dans une société où “être soi” est un appel récurrent à une subjectivité apparente, une telle injonction à exprimer son identité ne reflète-t-elle pas – à l’inverse – une mise en crise du sujet dans ses formes connues ? Quand l’être-soi s’efforce de s’exprimer toujours plus dans des blogs, des réseaux sociaux – Facebook et Twitter en tête -, des témoignages télévisuels mais aussi littéraires de vies (extra)ordinaires, n’y-a-t-il pas lieu de réfléchir au devenir de nos existences enjointes à (se) dire tout en se contenant, à s’afficher sans (trop) s’affirmer ?

Texte de présentation par Benjamin Sarcy, à l’origine de l’exposition.

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